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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 18:04

Google-facebook-insim-Blog-2014.jpg1998, 2004 : à quinze ans d’intervalle, de jeunes fondus du Net créent deux entreprises qui vont totalement bouleverser le quotidien de millions d’internautes. Avec une intime conviction : l’algorithme rend la vie meilleure. Retrouvez les débuts de près de 25 grands groupes d’aujourd’hui dans le numéro spécial d’Enjeux « Comment naissent les géants », juillet/août 2014.

Par :Pascale-Marie Deschamps - Enjeux Les Echos www.lesechos.fr

A quelques années de distance – Facebook naît en 2004, l’année où Google, fondée en 1998, entre en Bourse –, les deux réussites les plus fulgurantes de l’ère numérique présentent des similitudes frappantes : précocité des fondateurs, volonté farouche d’indépendance, ambition illimitée. Mais aussi une différence fondamentale, que résume Peter Thiel, investisseur de la première heure dans le réseau social : « Au cœur de Google, il y a la conviction qu’in fine le monde tournera autour des ordinateurs et que ceux-ci feront tout. Pour ses fondateurs, la chose la plus importante est l’information et son organisation à l’échelle mondiale.Pour Facebook, les gens doivent rester maîtres de la technologie. Le plus important est de les aider à s’organiser eux-mêmes. »

Génération 1973

Au fond, cependant, Sergueï Brin et Larry Page chez Google – le moteur de recherche qui met à disposition de tous toute l’information disponible – et Mark Zuckerberg chez Facebook – le réseau qui offre à ses utilisateurs l’annuaire le plus personnalisé de la planète – partagent une même intime conviction : la globalisation et la transparence produites par les nouvelles technologies rendront la vie meilleure.

Mark-Zuckerberg--Dustin-Moskovitz--et-Sean-Parke-insim-blog.jpg

Mark Zuckerberg (assis par terre), Dustin Moskovitz (chemise blanche) et Sean Parke (debout) à Palo Alto en Mai 2005.

 Jim Wilson/The New York Times/REA

Ce serait d’ailleurs cette croyance dans leur pouvoir de changer le monde qui, selon leurs biographes (1), aurait assuré jusqu’ici le succès des deux entreprises.

Nés tous les deux en 1973, Sergueï Brin et Larry Page se rencontrent à Stanford en 1995 sur la côte Ouest des Etats-Unis où ils préparent leur thèse.

Le premier est le fils de scientifiques qui ont fui l’URSS ; le second celui de professeurs d’informatique du Michigan. Ils ont grandi sans Internet, mais déjà avec des ordinateurs à la maison. Ils programment comme d’autres respirent. Lorsqu’ils arrivent à l’université, la Toile inventée par Tim Berners-Lee au Cern, près de Genève, est déjà bien tissée, mais ne s’est pas encore étendue à tous les foyers. On compte alors 40 millions d’internautes dans le monde, dont 25 millions aux Etats-Unis et… autant d’utilisateurs du Minitel en France.

Le premier robot,(The first robot)

Plusieurs sites d’indexation, annuaires et moteurs de recherche proposent déjà leurs boussoles pour naviguer sur le Web : Yahoo!, Excite, Infoseek, Webcrawler, Lycos, Magellan, Hotbot, Inktomi… Le plus abouti à l’époque s’appelle AltaVista. Développé chez DEC par le Français Louis Monnier, le moteur liste les sites et en donne les liens. Mais aux yeux des deux étudiants, il hiérarchise encore mal les résultats. Y remédier sera leur sujet de thèse. Réfléchissant aux travaux de Berners-Lee, Larry Page a l’intuition que le nombre de liens menant à un site en atteste l’importance, un peu comme le nombre de citations d’un article scientifique en souligne l’intérêt. Avec son compère, il écrit PageRank, un robot qui court la Toile pour en compter les pages et les hiérarchiser. L’algorithme, testé sur le réseau de l’université à l’automne 1997 et déposé aussitôt sous le nom de Google, est immédiatement adopté par les geeks du campus.

100 000 requêtes/jour

Mais il y a un hic, pour que leur moteur puisse travailler, les deux chercheurs doivent au préalable télécharger les centaines de millions de pages que compte alors le Web… une tâche déjà titanesque. S’engage une course-poursuite pour acheter et bricoler les PC affectés à la besogne. L’université leur accorde 10 000 dollars. Tout à leur ambition scientifique, Brin et Page envisagent si peu de créer leur entreprise qu’ils proposent leur projet tour à tour à DEC, Excite et Yahoo!. Devant leur peu d’entrain – le premier fusionne avec Compaq et entend transformer AltaVista en portail, le second est déjà en quête de publicité pour financer le sien, le troisième cherche à retenir ses visiteurs, tandis que Google au contraire les envoient chez les autres… Ils se débrouilleront seuls, ou presque. En juillet 1998, ils indexent déjà 24 millions de pages.

altavista.jpginterface du moteur altavista 1995

Fin août, leurs progrès attirent l’attention d’un des cofondateurs de Sun Microsystems (fusionné depuis avec Oracle) qui accorde 100 000 dollars à ce qu’il pense être un énorme annuaire à même d’accueillir un jour de la publicité : « Je ne me doutais pas à quel point leur innovation prendrait une telle importance. Personne ne s’en doutait. » Grâce à ce parrainage, Brin et Page lèvent 1 million de dollars auprès d’amis et relations, dont Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, pour acheter l’équipement nécessaire. Google est immatriculé en septembre.

Le moteur indexe alors 300 millions de pages Web et reçoit 100 000 requêtes par jour, chiffre multiplié par cinq dans les semaines qui suivent. Mais l’argent file, absorbé par l’achat des PC qui archivent le Web – ils les achètent par lots de 21. Ce sera bientôt par lots de 80.

100 millions de dollars de profits

Devant la croissance exponentielle de leur affaire, Brin et Page comprennent qu’ils ont tout intérêt à donner le temps à leur créature d’atteindre tout son potentiel. Et pour cela, la protéger des convoitises. Ils sollicitent simultanément les fonds de capital-risque Sequoia et Kleiner Perkins, rivaux de la Valley, dont ils obtiennent qu’ils investissent ensemble, tout en leur laissant le contrôle de l’entreprise. Un exploit dont s’inspirera Mark Zuckerberg quinze ans plus tard. Au total, Google lèvera 25 millions de dollars en deux ans et deux tours de table. En attendant, la pression monte pour qu’ils « monétisent » leur audience – 7 millions de requêtes par jour fin 1999.

Le modèle économique est celui de la plupart des acteurs du Web : la publicité. Pas plus qu’ils n’inventent le concept de moteur de recherche, ils n’inventent celui de la publicité ciblée. GoTo.com (devenu Overture) les a précédés et vend ses services aux géants du moment, tels AOL. Mais ils en corrigent les défauts : annonceurs propulsés en tête de liste selon le montant payé, annonces mêlées aux résultats, etc. Les leurs ne seront jamais en « une » sur la page d’accueil mais toujours signalées comme telles sur le côté de la page de résultats. Surtout, de même que les services sont conçus en interne et qu’ils fabriquent leurs propres serveurs à partir de PC, ils décident de commercialiser le site par leurs propres moyens, grâce à un système d’enchères automatiques maison.

En 2002, moins de quatre ans après sa création, Google réalise déjà 100 millions de dollars de profits. La machine à cash est lancée qui, ajoutée à la puissance de la Bourse (valorisée 23 milliards de dollars au lendemain de son entrée au Nasdaq en août 2004, elle vaut aujourd’hui 552 milliards), financera l’extension du domaine de Google. Non plus seulement la recherche des informations apportées par les autres, mais la création de cette information par la numérisation du monde : livres (Google Books), rues et images de la planète (Google StreetView et Google Earth), données de circulation (Google Car), etc. Dix ans après sa création, le moteur de recherche génère près de 22 milliards de chiffre d’affaires et 4,2 milliards de bénéfices.

Facebook, une application potache

2004, sur la côte atlantique des Etats-Unis, six mois avant que son entrée sur le marché révèle la puissance de feu de Google, Mark Zuckerberg, un étudiant en deuxième année à Harvard pirate le réseau de l’université pour lancer FaceMash, une application potache : voter sur photo pour la bimbo la plus bombasse du campus. Le jeune homme né en 1984, fils d’un dentiste et d’une psychologue, programme depuis le collège. A la fac, où tous les étudiants disposent d’une adresse Internet – on compte alors 590 millions d’internautes dans le monde dont 19 millions en France où le Minitel a été enterré en 2002 – il a déjà mis au point Course Match, un logiciel pour repérer qui s’est inscrit à tel ou tel cours.

Sur tous les campus, des étudiants cherchent à mettre en réseau les annuaires de leur université. Hors campus, les sites de rencontres et les applications de réseau se multiplient. Inviter les individus à se connecter selon leurs préférences est bien dans l’air du temps. Deux réseaux se sont déjà taillé un joli succès : Myspace qui n’intéresse guère les étudiants et Friend-ster auquel Mark Zu-cker-berg est inscrit comme la plupart de ses camarades.

Mais Friendster est victime de son succès : la logistique ne suit pas. Mark Zuckerberg retient la leçon. Devant l’engouement rencontré à Harvard par Thefacebook, son nouveau service lancé en février 2004, il en orchestre l’ouverture aux autres universités selon deux critères : atteindre un nombre suffisant de demandes d’étudiants et, en face, avoir les serveurs pour supporter l’augmentation du trafic. L’application écrite avec des logiciels libres se distingue de ses concurrentes par deux caractéristiques : sa simplicité et l’obligation pour y accéder de se présenter sous sa véritable identité. Elle s’ouvre ensuite aux lycées et collèges américains puis à tout un chacun en 2006.

La pub comme carburant

Comme pour Google, la diffusion exponentielle du réseau (6 000 inscrits en trois semaines, 100 000 en quatre mois, 1 million en dix mois, 5 milions en un an), requiert des fonds pour acheter les serveurs et embaucher staff et ingénieurs.

request-seo-quote.jpgAu total, Facebook aura levé 2,4 milliards de dollars en huit ans.Comme Sergueï Brin et Larry Page, Mark Zuckerberg défend farouchement son indépendance vis-à-vis des investisseurs, refusant jusqu’à dix offres de rachat, dont la dernière de Microsoft, son partenaire publicitaire qui valorisait la start-up 15 milliards de dollars en 2007.

Comme pour Google, la publicité est le carburant de la croissance, mais adaptée à l’ergonomie du réseau… grâce notamment à l’arrivée au poste de numéro 2 de Marissa Mayer, la conceptrice d’Adwords, la machine à cash de Google.Avec elle, Facebook pousse la publicité un cran plus loin. Alors que Google et Amazon déduisent les demandes de leurs utilisateurs en scrutant leurs requêtes et leurs achats, Facebook s’appuie sur les données et les préférences réelles que ses utilisateurs lui confient spontanément. Mieux encore, leurs achats sont traités comme une interaction sociale parmi d’autres et leurs « amis » en sont informés au même titre que leur amour pour les chats (à moins d’avoir paramétré son compte pour l’éviter). Ce qui pour une marque est la recommandation suprême pour se faire adopter.

Changer le monde..

google-vs-facebook-domine-la-planete-insim-blog-2014.jpgSurtout, comme chez Google, le service initial n’est que la première strate d’une ambition beaucoup plus vaste que le jeune PDG consigne depuis l’adolescence dans un petit carnet intitulé « Le livre du changement ». Dès le départ, il envisage de transformer son réseau en plate-forme de services et d’applications (un concept dont Bill Gates serait à l’origine), créant ainsi un nouveau monde… à sa couleur. Enfin, comme Google et Microsoft avant lui, Facebook a pris une telle place dans la vie quotidienne des humains (1,3 milliard d’utilisateurs actifs chaque mois) que gouvernements, concurrents et associations civiles montent désormais régulièrement au créneau pour tenter d’en limiter l’hégémonie ou profiter de sa manne.

(1) La Révolution Facebook, de David Kirkpatrick (JC Lattès) et Google Story, de David Vise et Mark Malseed (Dunod) .

 

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Published by Nacer Boughachiche - dans BUSINESS & MARKETING
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